Sélection des ouvrages
SÉLECTION DES 5 OUVRAGES POUR LE PRIX 2026
1) Promesse d’embauche
Depuis cinquante ans, l’État français multiplie les politiques à destination des jeunes : stages, apprentissage, service civique, volontariat, service national universel… Derrière leur apparente diversité, ces dispositifs ont en commun de formuler une promesse d’avenir sans avoir les moyens de l’honorer.
Cheminant dans ces politiques pour la jeunesse et analysant leurs mutations depuis 1970, Florence Ihaddadene montre qu’elles ont progressivement bâti un véritable système de mise au travail et de citoyenneté dérogatoire au régime général. Si cette politique de l’espoir fonctionne, c’est qu’elle repose aussi sur une menace. Ainsi, si tou·tes les jeunes sont mis·es en attente, tou·tes ne le sont pas de la même manière : promesse de méritocratie, de valorisation de soi, d’intégration républicaine ou d’exaltation patriotique pour certain·es, menace de chômage, de sélection, de coercition, dispositifs de seconde chance ou criminalisation pour d’autres.
Finalement, mettant gratuitement au travail celles et ceux qui attendent une insertion professionnelle et citoyenne et menaçant de marginalisation les autres, l’État produit des subjectivités en attente mais disponibles, dépendantes et dociles, autrement dit parfaitement adaptées aux besoins du capitalisme néolibéral.
Florence Ihaddadene est sociologue, maîtresse de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Picardie Jules Verne.
2) La vie de cassos
Clément Reversé - Le Bord de l’eau
Qui sont ces jeunes dont on ne veut pas dans les bourgs et villages ? Ceux, déjà précaires, qui subissent la stigmatisation dans le coin où ils vivent ? Dont on ne parle pas, ou qu’en mal ?
Dans une société où l’injonction à la réussite scolaire et professionnelle est omniprésente, les attentes auprès des jeunes deviennent lourdes et rigides. Ce livre s’intéresse à une part de la jeunesse rurale, sans diplôme, précaire et souvent marginalisée en explorant la figure du « cassos » : un stigmate qui s’impose à ceux qui peinent à trouver leur place dans le monde du travail, qui doivent composer avec la précarité et l’instabilité qui s’installe comme une norme du quotidien.
À travers une enquête de terrain, le sociologue Clément Reversé donne la parole à ceux qui échappent aux trajectoires « classiques » de la jeunesse ; ceux qui se retrouvent à la lisière de l’âge adulte dans un tourbillon d’incertitudes et de doutes. Grâce aux récits de leurs expériences de vie, ce livre interroge le passage difficile de l’adolescence à l’âge adulte pour ceux qui, faute de capitaux et de diplôme, tentent de trouver une place dans une société qui ne semble plus vouloir leur accorder. Il met en lumière les tensions entre précarité, injonction à la réussite et aspirations personnelles. Au cœur de ces parcours, le travail, loin d’être une solution de stabilisation devient un terrain d’instabilité où les logiques néolibérales s’imposent et créent un rapport ambivalent à l’activité professionnelle.
Ce livre revient sur une réalité souvent dénoncée et pourtant invisible et ignorée : celle de jeunes qui, sous le stigmate du « cas social », font face à un monde ne leur offrant plus réellement de place. Il invite ainsi à comprendre comment ces jeunes inventent et réinventent leur rapport au monde adulte, au travail et à leur avenir dans les campagnes contemporaines.
3) Les Exilés de la Roya : Enquête sur une solidarité subversive
Hélène Mazin docteure en sociologie et ASS
La crise dite migratoire n'est-elle pas, au fond, une crise de l'accueil?
Fin 2015, le rétablissement des contrôles aux frontières entre la France et l'Italie amène un grand nombre de personnes en exil, principalement originaires d'Érythrée et du Soudan, à emprunter les sentiers de la vallée de la Roya pour entrer sur le territoire français. Au bord des routes montagneuses, des riverains croisent des exilés désorientés et épuisés. Spontanément, certains riverains décident de les accueillir chez eux. Toutefois, ces actes militants sont surveillés de près par les autorités dans un contexte où la vallée de la Roya est devenue un point névralgique de la lutte contre l'immigration. Partant de son expérience de bénévole au sein d'un campement improvisé, Hélène Mazin se livre à une enquête ethnographique approfondie témoignant d'enjeux infra-politiques de cohabitation autant que de problèmes publics de plus large ampleur. Partageant son journal de terrain, elle propose une réflexion sur les limites de la souveraineté étatique en matière de politique migratoire, mais aussi sur les ressorts inventifs d'une mobilisation citoyenne fondée sur un principe d'hospitalité.
4) La nature à hauteur d’enfants
Socialisations écologiques et genèse des inégalités
Julien Vitores, La nature à hauteur d'enfants. Socialisations écologiques et genèse des inégalités, Paris, La Découverte, coll. « L'envers des faits », 2025, 256 p., ISBN : 978-2-348-08448-5.
Curieux et sensibles, les enfants seraient spontanément attirés par la nature, source infinie d'éveil et de découvertes. C'est oublier un peu vite les déterminants sociaux qui favorisent cette rencontre. Quelle « nature » les enfants s'approprient-ils avec leurs parents ou leurs enseignant.es ? En quoi est-elle pour eux une ressource précieuse dans les premiers apprentissages ? Comment s'en saisissent-ils concrètement ? À partir d'une longue enquête de terrain auprès d'élèves âgés de trois à six ans et de leurs parents en région parisienne et dans une commune rurale du sud de la France, Julien Vitores montre comment les enfants se familiarisent à des usages de la nature très différenciés, selon leurs positions de classe et de genre. On comprend mieux ainsi en quoi acquérir le goût de l'effort en montagne ou le sens de l'observation en scrutant des insectes, apprendre à nommer les animaux ou les considérer comme des personnages, s'enthousiasmer pour la coupe des arbres ou vouloir les câliner peut contribuer à (re)produire des rapports au monde socialement situés. À rebours des discours sur une nature à la portée de tous, l'auteur révèle les logiques de distinction à l'œuvre durant ces premières socialisations écologiques, dont témoignent les observations ethnographiques, mais aussi des jeux et des dessins. Sans nier l'intérêt de ces apprentissages et de la sensibilisation à l'environnement, il invite à tenir compte des inégalités sociales dès la petite enfance, afin d'envisager la nature comme un véritable bien commun au cœur d'un projet émancipateur.
5) Le choix d’avorter
Raphaël Perrin, Le choix d'avorter. Contrôle médical et corps des femmes, Marseille, Agone, coll. « Contrefeux », 2025, 283 p., ISBN : 978-2-7489-0580-9.
À partir de plusieurs années d’enquête combinant observation du travail médical dans des centres d’IVG, enquête statistique et entretiens menés auprès de professionnelles et professionnels de santé, ce livre éclaire les causes et les mécanismes de l’asymétrie de la relation entre les patientes et le corps médical. Pourquoi l’avortement reste un parcours de la combattante alors que la loi n’a cessé de le libéraliser ? En interrogeant l’évolution du rapport des médecins à l’avortement, l’auteur montre que la réponse à cette question se trouve du côté de la pratique médicale, et de la manière dont celle-ci varie en fonction des avortantes. Toutes les demandes d’avortement ne se valent pas : selon leur classe sociale, leur couleur de peau, leur langue, leur âge, leurs comportements sexuels et procréatifs, selon les médecins qu’elles consultent, les femmes accèdent plus ou moins facilement à l’avortement. En montrant comment le consentement « libre et éclairé » n’est le privilège que de quelques-unes, l’auteur révèle le rôle que joue la médecine dans la production des inégalités et, à l’instar de l’école, de l’Église ou de la justice, dans l’institution et le maintien de l’ordre social.
Raphaël Perrin est sociologue au Centre européen de sociologie et de sciences politique (Paris) et au Centre Norbert-Elias (Marseille).
